Le terrible tremblement de terre qui a secoué la côte orientale du Japon, les destructions massives engendrées par les tsunamis qui l’ont suivi et la catastrophe causée par la centrale de Fukushima ont incité les médias à se passionner pour les « cygnes noirs ». Jusqu’à la découverte de l’Australie et des cygnes noirs qui y habitent, les Européens étaient convaincus que tous les cygnes étaient blancs. Karl Popper introduisit en 1935 les « cygnes noirs » comme métaphore de la réfutation d’une théorie ou d’une hypothèse. Dans son ouvrage très remarqué intitulé The Black Swan (Le cygne noir) et publié en 2007, Nassim Taleb attribue trois caractéristiques à sa métaphore emplumée. Il s’agit premièrement d’un événement qui échappe à la capacité conceptuelle humaine, dans la mesure où rien dans le passé ne suggérait sa possible survenance. Ses effets doivent en outre être gigantesques et, enfin, pousser les sociétés concernées à expliquer a posteriori l’événement, le reconstruire et le rendre prévisible, afin d’éviter que de telles anomalies se reproduisent à l’avenir. Quand bien même Taleb, lorsqu’il présente l’approche humaine de l’imprévisible et de l’inattendu, évoque constamment le risque sous forme de calcul du risque, de perception du risque ou de gestion du risque, le concept demeure curieusement flou et apparaît comme une constante autoexplicative.
Le numéro thématique de traverse intitulé « Risque » entend aborder les nuances conceptuelles et la fonctionnalisation thématique du risque dans une perspective historique. Depuis le milieu des années 1980, « risque » circule comme mot-clé dans les sciences sociales, suscitant un flot de contributions dans les domaines de la science politique, de la sociologie et des sciences économiques. Il surgit souvent comme l’opposé de « sécurité » ou dans l’immédiate proximité de « danger », « entreprise aventureuse » ou « chance », et la plupart du temps il résonne d’une sorte de modernité immanente (Lagadec 1981 ; Beck 1986 ; Giddens 1991 ; Luhmann 1990, 1991 ; Bechmann 1997). Avec ce numéro, traverse souhaite éclairer la dimension spécifiquement historique du risque et des discours relatifs au risque, et éclairer sa signification pour l’histoire des sciences, l’histoire économique, l’histoire sociale et celle de l’environnement, autant pour les sociétés contemporaines que pour celles des périodes médiévales et modernes.
La manière dont les sociétés appréhendent les dangers, les catastrophes naturelles ou les crises financières, leur façon d’élaborer des stratégies spécifiques pour les contrer, leurs modèles d’interprétation et leur manière de les percevoir se révèlent riches en enseignements pour l’analyse du risque. Les efforts destinés à minimiser le risque dévoilent quant à eux une dimension anthropologique de l’histoire (Wisner et al. 2004). Les catastrophes naturelles revêtant des aspects à la fois physiques et culturels, des « cultures de l’inondation » se développèrent le long des fleuves, les forêts protectrices bannirent le danger d’avalanche, les zones dangereuses restèrent inhabitées et les paysans cultivèrent différentes sortes de céréales selon les altitudes, pour mieux se prémunir des mauvaises récoltes.
Les risques sont toujours liés à des situations spécifiques et dépendent de contextes particuliers. Le « risque » comme concept se refuse ainsi à toute définition unique et généralisante. Un regard sur les rapports entre « risque » et « sécurité » montre d’ailleurs, et en premier lieu, les contextes sociaux, culturels et économiques historiquement très divers qui influencent les concepts de « sécurité » et de « danger ». Il montre également les compréhensions différenciées dont ils sont l’objet et, en troisième lieu, les définitions variables du « risque » que proposent les acteurs et les organisations individuelles, institutionnelles et étatiques . C’est ainsi que le danger d’incendie diminua considérablement dans les villes avec l’augmentation du nombre de constructions en pierre, la professionnalisation des corps de pompiers, l’apparition de nouvelles techniques de lutte contre le feu et la diffusion de mesures de prévention par les assurances incendie. Au fil du temps, les incendies avaient modifié les comportements individuels et collectifs et les stratégies de réduction des risques s’affirmèrent comme les catalyseurs d’une certaine modernité. Par ailleurs, au Moyen Age déjà, des systèmes permettant de s’assurer contre les risques quotidiens, commerciaux ou naturels avaient vu le jour. Citons par exemple les assurances maritimes des commerçants italiens au 14ème siècle. Toujours plus possibilités de s’assurer financièrement, sur une base privée, mutualiste ou étatique, contre les risques de piraterie, les incendies, les maladies du bétail, la grêle ou la pauvreté furent imaginées dans les siècles qui suivirent.
La minimisation des risques que les individus provoquèrent en partie par leurs propres actions ou par leurs comportements ne représente d’ailleurs qu’un aspect de la notion de « risque ». L’autre aspect touche les gens qui prennent consciemment des risques, en spéculant sur les denrées alimentaires, les tulipes ou les monnaies, ou encore en s’exposant à des périls pour accroître leurs gains, que ceux-ci soient de type économique, émotionnel ou intellectuel.
Dans la relation quotidienne avec les risques se dessinent des ruptures, des phases de transition et des lignes de continuité autant que le renforcement des déséquilibres existants. La revue traverse recherche des contributions qui scrutent la production de risques sociaux dans le sens de Taleb ou de la « société du risque » de Beck, mais aussi des articles portant sur les discours relatifs au risque, sur les stratégies visant à le minimiser ou encore sur la perception du risque et sur la prise de risque, comprenant la prise en compte d’éventuels dommages dans le but d’obtenir une utilité ou un rendement potentiels. Sont particulièrement souhaitées les contributions qui analyseront le « risque » d’un point de vue d’histoire économique, environnementale et des sciences, ou qui se concentreront sur ses significations sociales et culturelles.
Sont bienvenus les articles de toutes les périodes historiques, consacrés à des études de cas exemplaires, envisageant une analyse sur la longue durée (englobant par exemple plusieurs époques) ou adoptant une perspective comparative entre diverses régions. La partie thématique du volume 3/2014 de la revue traverse comptera huit articles d’environ 10 à 12 pages (max. 27'500 signes, espaces et bibliographie compris).
Les personnes intéressées sont invitées à nous adresser jusqu’au 5 août 2013 un résumé d’environ une page, un bref CV et une liste des publications en lien avec le thème. Les manuscrits définitifs doivent nous parvenir d’ici le 16 mars 2014. Les résumés peuvent être envoyés à Tina Asmussen (tina.asmussen@revue-traverse.ch) ou à Daniel Krämer (daniel.krämer@revue-traverse.ch).
Notes :
Ulrich Beck : La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité, Paris 2001 (1986 pour l’édition originale allemande).
Gotthard Bechmann (dir.) : Risiko und Gesellschaft. Grundlagen und Ergebnisse interdisziplinärer Risikoforschung. Opladen 1997.
Anthony Giddens: Modernity and Self Identitiy. Self and Society in the Late Modern Age. Cambridge 1991.
Patrick Lagadec: la civilisation du risqué. Catastrophes technologiques et responsabilité sociale. Paris 1981.
Niklas Luhmann : Risiko und Gefahr. In : du même: Soziologische Aufklärung, chap. 5: Konstruktivistische Perspektiven. Opladen 1990. P. 131-169.
Niklas Luhmann: Soziologie des Risikos. Berlin 1991.
Karl R. Popper : La logique de la découverte scientifique, Paris 1973 (1934 pour l’édition originale allemande, 1959 pour l’édition originale anglaise).
Nassim Nicholas Taleb : Le cygne noir. La puissance de l’imprévisible. Paris 2008 (2007 pour l’édition originale anglaise) .
Ben Wismer et al. : At Risk. Natural Hazards, People’sVulnerability and Disasters. 2ème édition. New York 2004.